Étude
Dans 948 communes métropolitaines de 10 000 à moins de 100 000 habitants, Mobilitee a analysé les lieux de travail déclarés par les actifs en emploi dans les flux Insee du recensement 2023. Premier enseignement : travailler hors de sa commune ne signifie pas dépendre d'une seule ville. Mais un second résultat, plus décisif, vient de la méthode elle-même : la part de la première destination change fortement lorsque les communes voisines sont regroupées par intercommunalité. Cette comparaison invite à manier les classements de « villes-dortoirs » avec prudence.
Un déplacement, deux façons de le compter
Une personne habite à Léognan et déclare travailler à Bordeaux, une autre à Mérignac, une troisième à Pessac. Au niveau communal, leurs destinations sont différentes. Au niveau de Bordeaux Métropole, elles appartiennent à la même intercommunalité. Les personnes et les déplacements n’ont pas changé ; seule l’unité géographique utilisée pour les regrouper change.
Mobilitee a calculé deux indicateurs à partir des flux Insee du recensement 2023 : la part des actifs en emploi qui travaillent hors de leur commune et, parmi ces destinations extérieures identifiées en France, la part allant à la destination la plus fréquente. Le premier indicateur mesure une sortie du territoire communal. Le second est très sensible au périmètre attribué à une destination.
Sur les 948 communes métropolitaines étudiées, la médiane des taux de sortie est de 73,1 %. Cela ne signifie pas que trois habitants sur quatre font quotidiennement le trajet : le calcul porte uniquement sur les actifs résidents ayant un emploi et repose sur leur lieu de travail déclaré, pas sur un comptage de trajets journaliers. La proportion calculée en regroupant les actifs de l’ensemble de la cohorte, plutôt qu’en prenant une médiane de communes, est de 64,7 %.
De 25 % à 45 % : ce que change le découpage
Pour les 871 communes qui satisfont les conditions de couverture de l’analyse, la première commune de destination représente une part médiane de 24,6 % des flux extérieurs français identifiés. Lorsque ces mêmes destinations sont regroupées par EPCI, et par EPT au sein du Grand Paris, la part médiane du premier regroupement atteint 45,4 %.
| Unité utilisée pour classer les destinations | Part médiane du premier territoire parmi les 871 communes |
|---|---|
| Commune de travail | 24,6 % |
| EPCI / EPT de travail | 45,4 % |
Sources : flux domicile-travail Insee RP2023, population municipale 2023 ; recalcul et rapprochement géographique Mobilitee. Le regroupement EPCI/EPT utilise les bases officielles Insee au 1er janvier 2026 ; les 871 parts et groupes dominants coïncident avec le référentiel Etalab du contre-audit. Il ne s’agit pas d’une réestimation des flux, mais d’un changement de regroupement.
Cette hausse est attendue par construction : réunir plusieurs communes ne peut diminuer la part du groupe le plus important lorsque le dénominateur reste identique. Notre résultat porte sur l’ampleur mesurée de cet écart, non sur l’existence d’une hausse en soi. Celle-ci ne révèle ni une erreur de l’Insee, ni une concentration économique « véritable ». Les EPCI étant des périmètres administratifs et non des bassins d’emploi, toute comparaison doit préciser l’échelle géographique utilisée.
Léognan et Couzeix : un contraste surtout communal
Les taux de sorties de Léognan (Gironde) et de Couzeix (Haute-Vienne) sont presque identiques : environ 81 % des actifs résidents en emploi travaillent dans une autre commune. À la première échelle, Bordeaux commune rassemble environ 21 % des flux extérieurs identifiés de Léognan, contre environ 77 % vers Limoges commune pour Couzeix. Un écart spectaculaire, si l’on s’arrête là.
Mais en regroupant les communes voisines, Bordeaux Métropole représente environ 75 % des flux identifiés de Léognan, tandis que Limoges Métropole représente environ 86 % de ceux de Couzeix. L’écart passe d’environ 57 à 12 points. La comparaison initiale illustrait donc surtout l’effet d’un territoire d’emploi réparti sur plusieurs communes. Elle ne justifie pas de présenter Léognan comme beaucoup moins orientée vers un même territoire d’emploi que Couzeix.
Harnes et Marck : un contraste qui persiste, mais un cas extrême
Dans le Pas-de-Calais, près de huit actifs résidents sur dix travaillent hors de leur commune à Harnes et à Marck (environ 81 % et 83 %). Lens commune reçoit environ 9 % des flux extérieurs français identifiés d’Harnes, alors que Calais commune en reçoit environ 49 % depuis Marck. Par regroupement intercommunal, les parts de la CA Lens-Liévin et de la CA Grand Calais sont approximativement de 27 % et 63 %.
| Ville | Actifs hors commune | 1re commune | Part commune | 1er EPCI/EPT | Part EPCI/EPT |
|---|---|---|---|---|---|
| Harnes | ≈ 81 % | Lens | ≈ 9 % | CA Lens-Liévin | ≈ 27 % |
| Marck | ≈ 83 % | Calais | ≈ 49 % | CA Grand Calais | ≈ 63 % |
| Léognan | ≈ 81 % | Bordeaux | ≈ 21 % | Bordeaux Métropole | ≈ 75 % |
| Couzeix | ≈ 82 % | Limoges | ≈ 77 % | Limoges Métropole | ≈ 86 % |
Effectifs pondérés du recensement, ordres de grandeur arrondis. Les deux premières communes et leurs comparaisons ont été sélectionnées après analyse, et ne sont pas représentatives de toutes les communes : parmi 663 paires comparables examinées lors du contre-audit, Harnes/Marck présente le plus grand écart communal, environ 40 points, contre 6,6 points à la médiane. Harnes ne figurait pas dans une liste automatique plus restrictive exigeant un premier flux de 400 personnes ; ce choix éditorial extrême est donc explicitement déclaré.
Le contraste reste visible lorsque l’on regroupe les destinations par intercommunalité. Il ne renseigne cependant ni la longueur des trajets, ni les moyens de transport, ni la vulnérabilité économique des territoires. Les petits flux vers une destination peuvent aussi être imprécis ; ils ne permettent pas des classements fins commune par commune.
En Île-de-France, Paris n’est pas toujours la première destination au-delà de l’échelle communale
À Limeil-Brévannes, Paris est la première commune de travail extérieure identifiée, avec environ 22 % des flux. Mais lorsque les destinations sont regroupées par EPT, le territoire Grand Paris Sud Est Avenir arrive devant Paris, avec environ 27 %. À Saint-Mandé, limitrophe de Paris, Paris demeure beaucoup plus présent, à environ 53 %. L’illustration confirme la nécessité de préciser ce que l’on appelle « première destination ».
La géographie influence également les résultats d’ensemble : 261 des 948 communes se trouvent en Île-de-France. On ne peut donc pas traiter les distributions nationales comme si elles décrivaient indifféremment des territoires franciliens, frontaliers ou des villes situées dans d’autres configurations métropolitaines.
Ce que nous ne pouvons pas déduire de ces flux
Le recensement fournit des effectifs estimés croisant résidence et lieu de travail, pas la distance parcourue, le nombre de voyages réellement effectués chaque semaine ni les motifs du choix de résidence. Le fait de travailler dans une autre commune ne signifie pas qu’un trajet soit long ou qu’une commune soit une « ville-dortoir ».
Cette analyse montre principalement une limite de lecture des statistiques territoriales : le diagnostic de concentration des destinations peut changer lorsque l’on change l’échelle du découpage. Pour comprendre l’organisation réelle des marchés locaux du travail, une étude complémentaire fondée sur les zones d’emploi Insee et les aires d’attraction des villes serait plus adaptée que de simples EPCI.
Méthodologie de cette étude
Champ et sources. Mobilitee a exploité le fichier complet de flux domicile-travail Insee RP2023 (1 003 647 lignes) et les populations municipales officielles de 2023. La cohorte retient les 948 communes de France métropolitaine de 10 000 à moins de 100 000 habitants, hors arrondissements municipaux de Paris, Lyon et Marseille, soit 533, 332 et 83 communes selon la classe de population. Elle rassemble 22 990 860 habitants ; ce n’est pas l’ensemble des communes ni de la population française.
Taux de sorties. Somme des flux d’actifs de 15 ans ou plus ayant un emploi, résidant dans la commune et déclarant travailler ailleurs, divisée par la somme de tous les flux des actifs en emploi résidents. Les destinations étrangères restent incluses dans le taux de sorties. Les valeurs 73,1 % et 64,7 % sont respectivement la médiane communale et le taux agrégé pondéré par le nombre d’actifs : elles ne sont pas interchangeables.
Concentration communale. Parmi les destinations extérieures françaises reconnues, part de la commune de travail recevant le plus grand flux. Paris, Lyon et Marseille sont reconstitués à partir de leurs arrondissements. Les flux dirigés vers Maxey-sur-Vaise sont exclus de cette mesure à cause de l’anomalie reconnue par l’Insee. Une couverture d’au moins 90 % des sorties et un premier flux de destination d’au moins 200 personnes sont requis ; le critère additionnel de 500 flux identifiés est sans effet sur la sélection. Au total, 871 des 948 communes sont retenues, 77 exclues dont 17 appartenant au quartile supérieur des taux de sorties. Les 221 communes à fortes sorties avec concentration exploitable ne doivent pas être confondues avec les 238 communes à fortes sorties au total.
Regroupement EPCI/EPT. Les mêmes flux extérieurs et le même dénominateur sont conservés, mais les communes de destination sont regroupées dans leurs intercommunalités, ou par EPT dans la Métropole du Grand Paris ; Paris constitue une destination distincte. Les bases officielles Insee des EPCI/EPT au 1er janvier 2026 ont servi au regroupement ; Paris constitue une destination distincte et les EPT sont utilisés dans le Grand Paris. Les 871 parts et premiers regroupements sont identiques à ceux du référentiel provisoire Etalab. Le premier regroupement peut être celui de la commune de résidence : seuls les déplacements hors de la commune sont comptés, pas nécessairement hors de son intercommunalité. Un EPCI/EPT n’est pas une zone d’emploi.
Contrôles. La cohorte, les calculs des 948 communes, les filtres et les premiers lieux de travail ont été reproduits avec un autre code par Claude (IA), puis rejoués localement depuis les deux ZIP Insee. Les valeurs principales ont été reproduites et le contrôle sur les bases géographiques officielles confirme les 871 regroupements, sans divergence substantielle. Le recalcul n’est pas une certification humaine. Les exemples ont été sélectionnés après examen des résultats ; ils ne sont pas représentatifs et ne mesurent aucune relation causale.
Sources
- Insee — Mobilités professionnelles en 2023 : déplacements domicile-lieu de travail, base flux complète, publication du 25 juin 2026.
- Insee — Documentation des bases de flux domicile-travail, définitions et précautions sur les faibles flux.
- Insee — Fichier d’ensemble des populations 2023, populations municipales de référence.
- Insee — Intercommunalité : bases EPCI et EPT au 1er janvier 2026, fichiers officiels EPCI/EPT 2026 téléchargés, rapprochés des flux et contrôlés le 26 octobre 2026.
- Insee — Définitions des zones d’emploi et des aires d’attraction, distinction avec les EPCI.
Limites de l’analyse
Les chiffres proviennent de l’exploitation complémentaire du recensement et sont des estimations. L’Insee recommande de considérer les flux par paire de communes inférieurs à 200 comme des ordres de grandeur. Parmi les 871 communes retenues, la moitié environ des sorties identifiées, à la médiane, est répartie entre de telles paires ; une interprétation au dixième de point serait artificielle. Les intervalles de confiance individuels des parts calculées ne sont pas fournis par l’Insee. Les tests de bootstrap de l’audit reposent sur des hypothèses et ne constituent pas des intervalles officiels.
Le changement d’échelle est décisif. Un EPCI ou un EPT reste un périmètre administratif, distinct d’une zone d’emploi Insee ou d’une aire d’attraction. Les regroupements ont été confirmés sur les fichiers officiels Insee en géographie 2026. La hausse de la part du premier regroupement est attendue du fait de l’agrégation des communes : son ampleur mesurée ne constitue pas une preuve de dépendance économique. Les résultats ne permettent pas de conclure à une dépendance économique, à une qualité des transports ou à un temps de trajet. Les destinations étrangères et certains codes non reconnus ne figurent pas dans le dénominateur de concentration ; 77 communes sont exclues du sous-ensemble de concentration, notamment plusieurs communes frontalières. Un changement de convention sur les DROM fait passer ce sous-ensemble de 871 à 872 communes, sans modifier les résultats de fond.
L’échantillon des 948 communes représente environ 23 millions d’habitants et ne couvre pas toutes les communes de France. La répartition de l’Île-de-France et des communes frontalières peut peser sur les indicateurs. Enfin, le fichier décrit le lieu de travail déclaré lors du recensement, sans compter les trajets réellement effectués chaque jour ni établir un effet causal des territoires.